Le fascisme, un pseudo anticapitalisme de type romantique (Zeev Sternhell)

Voici un extrait de Ni droite ni gauche, L’idéologie fasciste en France par l’historien Zeev Sternhell.

« Les fascistes ne touchent jamais ni à la propriété privée ni, à une exception près, à la notion de profit. « Le profit individuel reste le moteur de la production », dit Doriot, alors que Déat refuse la socialisation et fait de subtiles distinctions entre diverses formes de profit.
L’ancien communiste se refuse à faire « de la démagogie anticapitaliste. »
En cela il ne se distingue pas des socialistes nationaux de l’entre-deux guerres qui reprennent une tradition déjà longue: car si cette école s’attaque avec une violence extrême au capitalisme, aux trusts, aux banques, à la ploutocratie sous toutes ses formes, elle ne touche ni à la propriété privée ni au profit individuel.
En ce sens les socialistes nationaux – De Man, Déat, Bergery, Jouvenel -, les nationalistes sociaux – Brasillach, Maulnier, ou un sorélien comme Andreu -, s’accordent sans difficulté.
Conscients des ravages du capitalisme – « cet ordre affreux de cette affreuse société capitaliste », dit Brasillach -, ils n’en rendent pas responsables la propriété privée.
Ils ne pensent pas qu’il faille la supprimer: ce qu’il faut, c’est briser le règne de l’argent.
Il faut non pas supprimer le capital et son appropriation privée – ce qui, selon Maulnier, est tout simplement impossible -, mais enlever à l’argent le droit de créer et de contrôler les entreprises productrices. »

Voici un extrait de La droite révolutionnaire (Les origines françaises du fascisme, 1885-1914) par l’historien Zeev Sternhell.

« C’est bien cette vision des rapports sociaux qui permet à Drieu [La Rochelle] de parler de « bourgeois travailleurs » dont le « tiers parti » ne veut pas plus l’écrasement qu’il ne souhaite celui des paysans ou du prolétariat.

Oswald Mosley, José Antonio ou le rexisme belge ne font pas d’autre analyse. Pour eux aussi, il n’y a pas d’opposition entre prolétariat et classe possédante, mais bien entre les « travailleurs de toutes les classes » et le « capitalisme bancaire ou hypercapitalisme. »

Mais l’unité de la nation, l’élimination du parasitisme économique et de l’exploitation sociale ne peuvent être assurées que par un puissant appareil de prise de décisions, par un État fort, efficace et autoritaire, capable d’assurer l’ordre et de réconcilier les intérêts divergents au sein de la communauté.

Ce qu’il faut, c’est un Etat « maître de sa monnaie, capable de contrôler l’économie et la finance », afin « d’imposer au grand capitalisme certaines directives » et de « préparer cette économie dirigée qui est dans la logique des choses » (Déat, Marquet, Montagnon).

Un État créateur d’un nouveau type de rapports humains, d’un mode de vie nouveau, d’une nouvelle civilisation.

Pour l’ancien ministre socialiste Déat, tout comme pour l’ex-communiste Marion passé au PPF, la grandeur du fascisme consiste précisément en ce qu’il exalte les valeurs du groupe, de la collectivité, de la communauté nationale; le fascisme est fondamental en ce qu’il produit une « notion nouvelle d’une communauté vivante, où la fraternité abstraite est remplacée par la parenté du sang », et en ce qu’il est une réponse à l’aliénation, à l’isolement effrayant de l’homme d’aujourd’hui, réduit à l’état d’un « orphelin à l’usine, au bureau, dans sa maison. »

Le fascisme se veut donc créateur d’un type d’homme nouveau dans une société d’un nouveau type. Sur la nature de ces nouveaux modèles, Marcel Déat s’exprime avec une admirable clarté: « L’homme total dans la société totale, sans heurt, sans écrasement, sans anarchie. »

C’est ainsi que, dès le début des années trente, un certain effort de modernisation et d’adaptation du socialisme débouche finalement sur le fascisme.

Un tel développement ne peut plus surprendre.

N’a-t-on pas vu, depuis la fin des années (mille huit cent) quatre-vingts, que toute révision du marxisme qui ne menait pas à la social-démocratie, ou au moins à l’acceptation des règles du jeu en régime de démocratie libérale, conduisait à telle ou telle forme de socialisme national et, finalement, au fascisme?

Il s’avère, en effet, que les révolutionnaires qui se sont engagés dans l’opposition à outrance à la démocratie libérale, à l’ordre établi, mais qui refusent l’orthodoxie marxiste, se sont immanquablement acculés à un même et unique choix.

Ils sont toujours arrivés à la conclusion que le concept de classe ne peut être remplacé que par celui de nation et que les mécanismes défaillants et autodestructeurs du capitalisme ne peuvent être maîtrisés que par la puissance organisée d’un État fort, libéré des entraves du pluralisme politique et fondé sur les principes d’une économie mixte à base de corporatisme. »

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